Marina, Thomas et Kathrin discutent d'addiction. (Vidéo avec sous-titres)

Trois employés du Foyer de passage de Winterthur ont abordé le thème de la dépendance et ont parlé de différents sujets dans ce domaine. Le résultat est un échange d’experts qui aborde les formes et les effets de la dépendance, la substitution contrôlée, le sevrage et le traitement. Vous trouverez ci-dessous la transcription de la vidéo (voir ci-dessus).

Quel impact l’addiction a-t-elle dans la tête ?

Kathrin: Pour beaucoup de nos résidents, au début, c’est l’euphorie, une sensation de bonheur, de joie.

Marina: Ça dépend de la substance. Dans le cerveau, ce sont toutefois surtout des hormones du bonheur (les substances messagères comme la sérotonine, la dopamine et la noradrénaline) qui sont diffusées, et c’est là que la dépendance commence.

Kathrin: Exactement, on tente alors de reproduire ces sensations de bonheur. L’addiction en est alors la conséquence.

Thomas: Quel impact l’addiction a-t-elle dans la tête ? L’addiction entraîne en fin de compte des schémas comportementaux. La dissociation, donc le refoulement, est un symptôme que l’on rencontre souvent chez nos résidents. En fait, nous vivons là une automédication.

Marina: C’est aussi une sorte de sédation.

Kathrin: Exact, une fuite dans leurs propres mondes.

Marina: Lorsqu’ils ont des pensées oppressantes, ils tentent de les refouler au moyen de la substance ingérée. La dissociation consiste à fuir le quotidien, à échapper à leurs propres perceptions.

Daniel (moderateur): ça signifie qu’ils fuient une réalité qui est trop dure pour eux.

Marina: C’est aussi une sorte de système de récompense. Beaucoup de gens fonctionnent ainsi. Moi, par exemple, je vais fumer une cigarette après avoir terminé un boulot. Ce système de récompense entrainé, c’est justement l’addiction.

Kathrin: Chez nous, il est surtout question des deux thèmes, peut-être encore aussi de la boulimie, qui est aussi extrêmement liée avec le système de récompense…

Marina: Elle a aussi à voir avec le fait de combler le manque de proximité et d’estime de soi en le compensant en remplissant son corps, son ventre.

La politoxicomanie - Multiple addiction, dépendance à plusieurs substances addictives

Marina: Notre nouvel arrivé a été accueilli comme alcoolique. Ce n’est qu’avec le temps que l’on découvre ce qu’il traverse. Il consomme ce qu’on lui propose : de l’amphétamine, de la cocaïne, etc. Et les gens ne remarquent souvent pas du tout consciemment qu’il s’agit d’une nouvelle forme de dépendance… *** est polytoxicomane, cleptomane (s’approprie des choses), souffre de dissociation et consomme des drogues.

Kathrin: Oui, quand l’addiction commence-t-elle là ? Je ne la décrirais cependant pas comme polytoxicomane, si je devais la décrire.

Thomas: Moi, si, très clairement. Considère simplement tout ce qu’elle aime … le fait qu’elle prend de la cocaïne toutes les deux semaines ne fait pas d’elle une cocaïnomane, ou bien ?

Kathrin: Oui, c’est effectivement la question…

Marina: Oui, la définition de l’addiction est le besoin, les symptômes de manque en l’absence de consommation (de drogue), une tendance à augmenter la dose ainsi que la perte de la maîtrise de soi, comme chez ***. La constatation que nous faisons le plus fréquemment : la dépendance cache souvent des troubles de la personnalité ou une maladie.

Addiction, maladies mentales et sevrage

Kathrin: Un sevrage à lui seul ne suffit le plus souvent pas, elle doit apprendre à vivre avec sa maladie psychique.

Thomas: Il dit qu’il veut se libérer des drogues. Il aurait déjà diminué sa consommation et participe à un programme. Il voudrait vivre dans son propre logement tout en étant accompagné dans sa vie à domicile, étant donné qu’il craint de pas pouvoir rester abstinent tout en accomplissant une formation.

Marina: C’est justement le dilemme ! Que faisons-nous maintenant avec lui ? L’envoyons-nous dans une cure de sevrage, afin qu’il puisse guérir son trouble de la personnalité, ou stabilisons-nous premièrement ce trouble, afin qu’il puisse ensuite faire une cure de sevrage ? C’est le quotidien chez nous. Il n’y a pas de solution toute faite.

Kathrin: Ces solutions existent dans les livres de formation, mais avec un contexte stable et avec un entourage aidant. Il faut beaucoup de piliers pour parvenir au succès. Il ne faut pas oublier que nos résidents doivent vivre dans la rue durant la journée, vu que nous ne sommes qu’un accueil de nuit. Il manque donc déjà le minimum pour pouvoir ne fût-ce que débuter une thérapie. Les attentes sont cependant de « faire quelque chose ». On ne peut cependant rien bâtir là-dessus.

Daniel: Est-ce que l’offre « Wohnen Plus » est une solution possible ?

Kathrin: C’est une merveilleuse solution. C’est exactement pour faire en sorte que les personnes qui sortent de toutes ces offres d’accompagnement de la vie à domicile aient un toit, afin que l’on puisse commencer à travailler avec elles (pour éviter l’effet « porte tournante »). Ces personnes reviennent toujours chez nous, parce qu’elles se font expulser d’autres structures… L’offre « Wohnen Plus » existe depuis cinq ans : dans un premier temps, c’est un chez-soi, plus tard une relation est établie avec elles, afin qu’ultérieurement on puisse envisager une thérapie. Mais c’est un long processus, rien que le début déjà.

Marina: Notre dilemme se trouve entre compréhension et structure. Ils font une cure de sevrage en milieu stationnaire, mais consomment cependant des substances et, pour cette raison, se font expulser. D’un côté, cela est compréhensible, vu qu’ils suivent un traitement pour se libérer de leur addiction. La rechute se passe cependant après avoir parcouru un certain chemin. Cela veut dire qu’ils ont réussi à réduire leur dose, mais ils sont de nouveau à la rue et sont frustrés de l’échec et, de ce fait, recommence à consommer des substances. Et c’est comme cela qu’ils atterrissent de nouveau chez nous. C’est pourquoi il est important que nous disposions de personnel médicalement formé, qui soit en mesure d’évaluer de telles situations.

Kathrin: Oui, mais c’est très difficile. Nous tombons sur des personnes qui sortent d’hôpitaux psychiatriques, amenant littéralement leur sac rempli de médicaments, sans prescription. Et ils se prétendent experts du domaine et estiment à la louche combien ils supporteraient de telle ou telle substance. Rien que d’y penser, j’en ai froid dans le dos. Nous devrions encore pouvoir évaluer ce qui est sain et ce qui ne l’est pas…

Légalisation des drogues dures

Thomas: La légalisation des drogues mènerait à la fin de la stigmatisation. D’un côté le toxicomane, de l’autre côté le participant à un programme de désintoxication, bien qu’il prenne la même substance, même si l’une est de meilleure qualité que l’autre. Dans la rue, on consomme beaucoup de saloperies, ce qui a des effets secondaires importants : des excès, de l’eau dans les jambes, des histoires horribles.

Kathrin: Mais pas seulement en raison de la mauvaise qualité de la drogue. Aussi en raison du manque d’hygiène corporelle, de l’état psychique, etc.

Marina: Il me vient ## à l’esprit, présentant des troubles de la personnalité forts et complexes, accompagnés d’une schizophrénie paranoïaque et d’un trouble « borderline », ce qui avait abouti à la prescription d’une « soupe » de médicaments. Et tout cela avait bien sûr des effets médicaux massifs sur le métabolisme.

Thomas: Une anecdote significative à raconter, à l’occasion de son séjour en prison. Elle aurait dû passer quelques années en prison. Mais, après trois semaines, les autorités pénitentiaires nous ont rappelés pour savoir s’ils pouvaient nous la ramener. Elle n’aurait plus été supportable. Elle était très intelligente…

Comment c'est de prendre en charge des personnes qui rechutent toujours à nouveau ?

Kathrin: Comment parvient-on à cela ?

Marina: Le plus important est d’avoir espoir en les personnes. Même si l’on revient toujours à la case de départ. Chaque personne a des ressources que l’on peut mobiliser. C’est pourquoi nous avons créé l’offre « Wohnen Plus ». Par exemple, j’ai remarqué que ++ a toujours eu une chambre bien rangée. Sinon il était fortement alcoolisé avec des accès de violence. Pour moi, cela ne collait pas. C’est là que nous intervenons. Nous considérons les personnes dans leur globalité et regardons ce dont elles sont capables.

Thomas: Je le vois plutôt comme un accompagnement orienté vers les besoins, sans avoir d’espoir que quelque chose s’améliore. Bien entendu, je me réjouis lorsque quelque chose change. C’est suffisant quand ils sont contents et détendus… J’essaie de percevoir leurs besoins et de les accompagner. Les besoins fondamentaux humains, comme la proximité, la compréhension, l’estime, sont ce qui me donne une base pour continuer dans ces cas désespérés.

Kathrin: Au début, j’ai vécu ce désespoir, jusqu’à ce que je comprenne que nous offrions à ces personnes un chez-soi ici. Elles ont besoin d’une main qui les soutienne. Et elles viennent chez nous pour être chez elles. C’est triste que nous devions être leur chez-soi mais c’est merveilleux qu’elles en aient un.

Marina:

Dernièrement, j’ai demandé à quelqu’un qui a dormi chez nous s’il était suisse. Il a répondu qu’il ne savait pas, qu’il était né dans la rue. Pour les personnes comme lui, le Foyer de Passage est un premier chez-soi.

Quel a été l’impact du coronavirus sur vos clients?

Kathrin: Les alcooliques ne pouvaient par exemple plus acheter de la bière pas chère dans un magasin discount, ce qui les a certainement poussés à commettre plus d’activités criminelles.

Marina: Pendant le premier confinement, je suis devenue consciente que nos clients sont équipés pour résister aux crises. Ils ne savent pas ce que c’est d’avoir une vie normale. En devenant plus visibles, ils ont vécu plus de contrôles de Police. Il y a tout à coup eu plus d’états anxieux et de paranoïa. Les personnes en marge de la société ont tout à coup été comme exposées, car presque tout le monde devait rester chez soi.

Qu’est-ce qui est l’essentiel dans le travail avec des personnes souffrant d’addiction ?

Marina: L’acceptation, l’empathie et la compréhension, sans jugement : cela constitue la base de la relation sur laquelle nous construisons. Le stigma lié au fait de souffrir d’addiction ne doit pas être au centre. La personne doit être au centre.

Kathrin: Je trouve très important de pouvoir compter l’un sur l’autre dans l’équipe. Ce n’est pas uniquement mon opinion sur un client qui doit compter.

Marina: C’est important pour nous de pouvoir observer ces personnes sous différents angles, afin qu’aucune erreur ne soit commise, si possible.

Thomas: Notre attitude envers une communication sans violence est également décisive, à l’intérieur comme à l’extérieur de notre équipe. C’est un instrument important de la manière dont nous travaillons avec des personnes souffrant d’addiction.

Marina:  La rencontre d’égal à égal, même si nous devons parfois faire usage de notre pouvoir en raison de notre fonction. En étant conscients de cela, nous parlons aussi ouvertement et offrons, lorsque cela est possible, une liberté de choix.

Thomas: Lorsque j’atteins mes limites en termes de sympathie éprouvée, je dois me demander de combien de professionnalisme je fais encore preuve. Une autoréflexion est alors nécessaire.

Marina: Nous travaillons aussi beaucoup dans l’ombre. Chaque collaborateur est responsable d’être conscient de ses limites et de demander de l’aide à l’équipe. Lorsque nous ne trouvons pas de solution, le cas passe par la supervision. Cela dans le sens d’une auto-prise en charge.

Daniel: Merci beaucoup pour la discussion.

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